Anna
Dans son café au bord du canal, elle se sent comme chez elle. Elle aime l'ambiance tamisée et chaleureuse des soirées d'hiver, le bruit de la machine quand elle prépare un café-calva, les refaisages de monde qui durent jusqu'au bout, et les débuts d'histoires d'amour qui se chuchotent. Elle aime aussi les après-midi d'été, quand elle doit naviguer en terrasse entre les bourgeois et leurs chiens de race, thés et café glacé sur son plateau.
Enfin je dis "son" café, mais c'est un raccourci, ce n'est que le café où elle travaille. Elle aimerait bien, d'avoir son propre café, et d'ailleurs c'est pour bientôt. Anna économise depuis longtemps, en vivant comme une nonne. Il y a un mois, elle a trouvé l'endroit parfait, un petit établissement au bord de la ville, avec un jardin et juste à côté d'un arrêt de bus. Il faudra à peine changer la déco, vieillotte mais charmante. Remplacer les vieilles banquettes qui semblent garnies en peau de rat, enlever le papier peint jaunis du temps où l'on pouvait y fumer sans vergogne et où on y fumait sans vergogne, ajouter des petits drapeaux en triangle dans le jardin et sur la terrasse. La banque est d'accord, y a plus qu'à.
Aujourd'hui c'est l'ouverture de "l'Ambigramme". Il fait beau, l'intérieur est plein à craquer, la terrasse déborde sur l'arrêt de bus. Tout le monde est venu, même son ancien patron du café du canal. Les hipsters adorent la combinaison entre la déco "Chez Régis, café d'habitué", et la carte qui propose du club maté et la dernière IPA de la micro-brasserie du coin. Les bobos adorent le petit jardin et être loin du centre-ville. Et les autres adorent Anna et son sourire qui lui fend le visage sans arrêt, tellement qu'on dirait une ventriloque quand elle prend commande.
Aujourd'hui la banque est moins d'accord. Anna voudrait faire un emprunt pour réparer l'égout qui s'est effondré mais "Les chiffres ne sont pas bons", parce que pour un banquier, les chiffres c'est comme les chasseurs et le hard rock, il y en a des bons et des pas bons. Ça fait deux ans que le café est ouvert. Les hipsters ne viennent plus parce que c'est trop loin, et puis en été il y a toujours des guêpes à cause du jardin. Les bobos viennent plus non plus parce qu'il y a trop de branleur en skinny jeans qui fument comme des pompiers en passant le dernier album de Death Grip sur leur iPhone, déjà que la déco est ringarde, ça termine de pourrir l'ambiance. Et puis les autres viennent plus non plus, parce que Anna, avec ses emmerdes de patronnes de café, elle sourit plus.
Anna en a marre de se faire bousculer par des fils papa qui commande à boire comme s'ils étaient chez Starbucks. Anna en a marre d'entendre les bobards qui s'enchaînent aux tables des "dates" Tinder, marre des théories fumeuses des poivrots qui pense savoir comment on dirige un pays, marre de l'odeur de médicament périmé du café calva. Anna en a aussi marre de ces ampoules vintage de merde dont le seul but semble être de montrer la forme du filament. Anna est de retour au café du canal, elle préférerait être chez elle, mais c'est impossible, parce qu'il faut qu'elle paye ses dettes de "L'Ambigramme".